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Dépendance au digital : un mal à anticiper

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Trier ses 300 mails professionnels et personnels non lus, alimenter sa page Facebook depuis le bureau, débriefer l’entretien client du jour avec son patron après le dîner : avec les smartphones et la possibilité de consulter ses messages n’importe quand, n’importe où, la frontière entre vie personnelle et professionnelle s’est faite poreuse depuis quelques années. C’est ce qu’on appelle le « blurring », confirmé par de nombreuses études.

Ainsi selon le baromètre Edenred Ipsos 2015, 78% des managers sont sollicités par leur travail en dehors de leurs horaires professionnels. Et 81% d’entre eux gèrent des problèmes personnels au bureau. « Le problème ne concerne pas seulement l’entreprise ou l’individu, c’est un mélange des deux », affirme Hervé Granet, vice président du groupement France Défi, qui constate l’ampleur du phénomène « à tous les niveaux hiérarchiques ».

Dépendance au digital : les signes précurseurs

Principal accusé : le mail, dont l’inflation nourrit la dépendance de chacun. « Il est vrai aussi que lorsqu’on lui en offre la possibilité, le salarié ne cherche pas particulièrement à déconnecter», constate la sociologue Catherine Lejealle*, professeur à l’ISC Paris Business School. « Il y a d’abord un certain plaisir à recevoir des messages, à se sentir indispensable. » Mais à la longue le salarié finit épuisé. « Cela se reconnaît à certains signes, explique Catherine Lejealle. On se trompe d’interlocuteur, de dates… »

Pour lutter contre la tendance générale, quelques sociétés ont bien tenté d’imposer des restrictions. En France, en 2014, la branche professionnelle Syntec a instauré notamment une obligation de déconnexion des outils de travail à distance. Dans certaines entreprises, un accord permet aux salariés de ne pas répondre aux mails après 18h. Le droit à la déconnexion a même été inscrit dans la récente loi El Khomri et pourrait entrer en vigueur dès 2017.

Travailler sur la réorganisation du travail

Face aux initiatives plus ou moins contraignantes, le vice-président de France Défi Hervé Granet se montre dubitatif. « Imposer des règles de non consultation, je trouve cela inadapté à nos modes de vie actuels. Que se passera-t-il le jour où une urgence tombera à 18h05 ? » Lui place plutôt son espoir dans le rôle pédagogique de l’entreprise : communication interne, consultations sur la santé au travail, exemplarité des dirigeants…

Pour Catherine Lejealle, si « les chartes d’entreprise sont utiles car elles actent une volonté de la direction, sans laquelle aucune conduite du changement n’est possible », la déconnexion totale n’est pas souhaitable. Elle ne fait que repousser le traitement du problème à plus tard. « Il faut travailler sur une réelle réorganisation concrète, en amont, de la pratique des messages. »

Des évolutions positives

Catherine Lejealle en donne quelques clés : « par exemple, que la charte bannisse le “répondre à tous” lorsqu’on organise une réunion. Car tout le monde reçoit une quinzaine de mails sans aucun intérêt alors qu’il existe de vrais outils, comme Doodle. » Pour les documents en commun, Dropbox ou Gmail Drive sont également préférables à des dizaines de versions différentes qui se croisent sur les boîtes de réception.

Côté salarié, Catherine Lejealle conseille de marquer sur un post-it dès le matin, en arrivant, les priorités de la journée, « afin de pouvoir se réapproprier son temps sans répondre aux sollicitations. » Travailler sur des plages de 10 minutes, sans interruption est une saine habitude à prendre. Ceci dit, la sociologue constate une évolution positive : « Je travaille depuis 2005 sur le sujet. Aujourd’hui, la plupart d’entre nous n’envoient plus leurs messages professionnels le dimanche soir. Ils les mettent en brouillons et les font partir le lundi matin. » Petit à petit, le salarié apprivoise l’outil.

 

* Auteur de « J’arrête d’être hyperconnecté ! », Ed. Eyrolles